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Le tableau a la parole

par Hervé Hoarau.

Les élèves de la classe de 4e A ont remporté un concours académique intitulé "Le tableau a la parole". Bravo à eux ! Voir quelques photos...

Ce prix leur sera remis au musée des Beaux-Arts, à Caen, le jeudi 27 mai prochain.

La consigne de ce concours d’écriture était la suivante :

Le tableau (ou l’œuvre d’art) prend la parole et raconte son histoire depuis la commande ou le projet de l’artiste jusqu’à son accrochage actuel dans son musée, en veillant à ne pas oublier les conditions de sa réception.
Ce récit, tout en s’appuyant sur une analyse précise de l’oeuvre, rendra librement compte du point de vue du tableau-narrateur sur sa vie (il ne s’agit pas de paraphraser les dossiers).

















Voici le texte écrit par la classe :

Au Musée des Beaux-Arts de Caen, une adolescente s’arrête devant les vitrines consacrées à l’art africain. Elle fixe avec attention un masque dit « Okuyi » et, soudain, croit l’entendre parler. Stupéfaite, elle tend l’oreille : « Oui, c’est bien moi qui te parle. Reste un peu que je te raconte ma vie. Je m’ennuie tellement ! ». Alors, médusée, elle écoute…

« Je me souviens de ma naissance comme si c’était hier. Elle a lieu en Afrique, au Gabon, dans une case isolée du village des Punu. On m’a taillée dans un bois léger dont j’ignore le nom mais dont je reconnaîtrais l’odeur entre mille. Mes paupières terminées, j’entrouvre les yeux et aperçois mon créateur : ses cheveux crépus, son regard noir. Emu, il caresse mon visage blanc de ses mains usées de vieux sculpteur, s’attardant sur les écailles rouges de mon front et mes tempes ! « Mabinda » murmure-t-il. Puis il me saisit et, se retournant, me brandit en l’air. Que de regards braqués sur moi ! Des regards d’hommes, stupéfaits par ma beauté. Ils ont l’air calme mais je discerne chez eux un malaise. Quelque chose les inquiète. L’un d’eux me prend et me conduit jusqu’au centre du village où les habitants sont réunis. Là, parmi les chants et les tambours, j’entends les cris d’une femme. Elle pleure et s’afflige. Il y a même de la rage dans sa voix. Dans la case où je suis déposée, je perçois encore un temps ses gémissements.
Ce n’est qu’à la tombée du soir qu’un homme, entièrement vêtu d’une robe de raphia, vient me chercher et me fixe contre son visage. Le temps de se percher sur des échasses, il sort et commence à danser devant les Punu rassemblés qui s’effrayent à ma vue. Pourquoi ? Qui voient-ils en moi ? Ils m’entourent, sautent très haut pour tenter de me faire fuir. Mon danseur, lui, continue ses acrobaties et n’hésite pas à frapper les spectateurs à coups de bambou. Malgré le tumulte, je reconnais les cris de la femme dont je t’ai parlé. Alors que je la cherche du regard, le danseur se dirige vers elle. Elle est par terre, inclinée vers le sol. Quand j’arrive devant elle, elle lève les yeux vers moi et s’écrie : « Ma fille, ma fille, reviens ! ». Bouleversée par ses paroles, je comprends que, pour elle, comme pour tous les autres, je suis cette fille, morte. Mais moi, je ne suis pas morte : tout masque que je suis, je suis vivante et je le leur dis. Alors je vois peu à peu l’effroi quitter leurs traits.
Après cette étrange cérémonie, on me repose dans la case éloignée où j’ai vu le jour. Un sage arrive avec un flambeau pour me brûler mais, brusquement, entre un petit garçon qui s’écrie : "Non, elle ne brûlera pas ! C’est ma soeur ! Maman ne voudrait pas ! » Il s’empare de moi et s’enfuit sous les yeux ébahis de l’homme. Je me rappelle notre course dans la forêt, le panier dans lequel il me dépose avant de me laisser dériver sur le fleuve Ogoué. Puis plus rien…
Quand je me réveille, je suis dans une caisse, sur un bateau à en juger par le balancement, l’odeur et le bruit des vagues.

Le voyage est long et je me demande entre quelles mains je suis tombée. Je le sais quand un taxidermiste, nommé Louis Petit, me dépose dans sa boutique parisienne. C’est un jeune homme assez petit (conformément à son nom), avec des lunettes rondes lui glissant sur le nez.
L’échoppe est minuscule et sombre. Sur les murs trônent des animaux empaillés, des plumes d’oiseaux magnifiques. Les étagères exposent toutes sortes d’objets dont des armes ainsi que des masques uniformément noirs. C’est un capharnaüm qui me rappelle mon pays d’origine.
Louis m’attribue une place de choix : derrière le comptoir, juste au-dessus de la caisse. Je m’évade souvent dans des rêves paradisiaques où je m’imagine entourée de merveilleux volatiles. Je me distrais avec les clients, des originaux qui tous ont leur avis sur le sens de mon regard voilé ou de mes neuf losanges. Ils me préfèrent aux autres masques : je dérange moins leurs goûts d’Européens. Certains collectionneurs souhaitent parfois m’acquérir mais Louis refuse obstinément, répondant sur un ton de mystère que je représente un souvenir de jeunesse. Les années passent, les journées me paraissent si longues que j’en souhaiterais presque être vendue comme une vulgaire marchandise. Je prie pour que quelque chose m’arrive enfin.
Un jour, comme on vient de m’épousseter et que j’observe le nuage s’élevant du plumeau, une petite fille, haute comme trois pommes, surgit de l’arrière-boutique, fouine partout puis s’arrête net devant moi. Elle me scrute longtemps. J’ai le sentiment qu’elle m’admire et en suis fière. Cela dit, plus elle me regarde et plus je perçois de la mélancolie et même de la souffrance dans son regard d’enfant. D’où lui vient cet air triste ? Quand je la revois, elle tient la main de Louis, le conduit jusqu’à moi et, me montrant du doigt, déclare : « Grand-père, c’est elle que je veux pour mon anniversaire ! ». Louis me descend et m’installe à un endroit où sa petite-fille peut me voir à sa guise. Aux anges, l’enfant s’assoit devant moi. C’est ainsi qu’ont commencé nos longues discussions !
Yvonne – tel est le prénom de la fillette – a perdu son père à la guerre. Depuis, elle vit avec sa mère chez ses grands-parents. Avec moi, elle a l’impression d’avoir une amie. Elle me dévoile ses secrets et, progressivement, j’apaise son chagrin d’orpheline. Il y a bien longtemps que je n’ai pas été utile et plus Yvonne est heureuse, plus je le suis moi-même.
Parfois, elle me pose sur son visage et elle essaie de faire peur à un client ou elle se met à danser, danser, danser !... Parfois, elle dérobe du rouge à lèvres à sa mère et reproduit sur son visage mes scarifications. De plus en plus souvent, elle veut me dessiner et, quand elle montre ses oeuvres à son grand-père, ce dernier la complimente avec chaleur et l’encourage à continuer. Il a la certitude qu’Yvonne deviendra une grande artiste.

Yvonne adulte, je lui appartiens totalement : son grand-père lui a légué tous ses trésors. Je vis tout en haut d’un immeuble, dans un atelier spacieux avec d’immenses baies vitrées qui inondent la pièce de lumière. Autour de moi, règne un désordre que j’aime : amoncellement de toiles, palettes empilées dans l’évier, tubes de peinture, livres dans tous les coins : d’Apollinaire ou Picasso, photos qui me représentent, moi mais aussi bien d’autres masques, sous tous les angles…
Depuis quelques mois, Yvonne cherche comment son grand-père est entré en ma possession, lui qui n’a jamais mis les pieds au Gabon. Je la vois, à plat ventre sur le parquet, passer des heures dans le journal de Louis, à essayer de trouver ce que pouvaient bien contenir les pages qui en sont arrachées. Pour un peu, c’est elle qui s’arracherait les cheveux : comment un homme qui notait tout dans les moindres détails peut-il n’avoir rien écrit sur un sujet aussi important ou, pire, avoir supprimé ce qu’il avait écrit ? Tu te demandes sûrement pourquoi je ne lui révèle pas ce que je sais ? Eh bien, d’abord rappelle-toi que je n’en sais pas beaucoup plus qu’elle sur ce chapitre et ensuite sache qu’elle est tellement obnubilée par sa quête qu’elle m’ignore. J’ai beau tout faire pour croiser son regard, elle reste le nez dans ses papiers ! Alors, un peu vexée, je décide de me taire. Après tout, comme je ne sais presque rien…Et si ce mystère peut contribuer à me rendre plus intéressante, je ne vais pas m’en priver : plus on est énigmatique, plus on plaît : pense au sourire de La Joconde…
Plus tard, si je n’atterris pas au Louvre, j’arrive tout de même ici : au Musée des Beaux- Arts. Yvonne m’y laisse avec toute la collection de Louis pour que nous ne risquions pas d’être dispersés et qu’on m’y apprécie pour ma seule beauté. Aux yeux d’Yvonne, je ne peux être ni une marchandise, ni un objet rituel : seule compte ma valeur artistique. Elle exagère un peu : si je ne l’avais pas consolée de la mort de son père, aurait-elle trouvé le bonheur dans la peinture ? Enfin, je ne lui en veux pas. Cela dit, comme je m’ennuie ! J’étouffe sous ma vitrine. Toi, aujourd’hui, tu m’as regardée et je me suis sentie revivre, j’ai pu te parler…

*- Ben quelle histoire ! Il faudrait que les gens puissent mieux t’admirer : tu es abandonnée dans un coin. Tu vaux bien la Vierge du Pérugin pourtant ! Bon, faut que j’y aille, mais je reviens demain. Et compte sur moi, on va mettre au point un plan d’enfer pour que ta vie, dans ce musée, change ! »